Lettre ouverte d'un citoyen Lambda au président de la Commission Européenne
13.07.2015

Monsieur Jean-Claude Juncker,


Monsieur le Président de la Commission Européenne,


C'est à Bastia que j'ai pris connaissance des résultats du référendum proposé aux grecs par Alexis Tsipras. Je me suis souvenu qu'à l'annonce de l'organisation de ce référendum, vous avez dit: "ce n'est pas un jeu de pocker menteur". Je me suis alors souvenu d'une citation du Général Pasquale Paoli – le Père de la Corse – "Il faut que notre administration ressemble à une maison de cristal où chacun puisse voir ce qui s'y passe.

 

Toute obscurité favorise l'arbitraire et entretient la méfiance du peuple". Alors, je me demande si les dirigeants européens sont les mieux placés pour donner des leçons de morale lorsqu'on sait que depuis le début de la construction européenne ils n'ont cessé de mentir aux peuples en paroles ou par omission.


Selon vous, Alexis Tsipras a trahi ses partenaires en invitant le peuple grec à se prononcer par référendum, expression la plus loyale de la volonté populaire. Je me demande donc qui sont les partenaires européens: l'industrie financière qui dicte ses volontés aux états ou les peuples dont la
souveraineté n'est plus que très théorique?

 

Selon moi, le NON exprimé par les grecs n'est pas une trahison. Ce n'est un "non" ni à l'Europe ni à
sa monnaie, mais un "non" à la gouvernance économique et par voie de conséquence un "oui" à la souveraineté populaire. Et si d'aventure le peuple grec voulait sortir de la zone euro ou même de l'Europe, les dirigeants européens n'auraient pas à joindre leurs voix à celles des créanciers dont le seul but est toujours plus de profit.


Je perçois le "NON"' exprimé par les grecs comme un refus de toute forme de servitude et un "oui" à la reconquête de leur liberté, et tant pis pour la sécurité. Ils ont compris qu'en marchandant leur liberté contre une sécurité que leurs créanciers leur font payer très cher, ils avaient fini par tout perdre. Ils ont compris que leurs dirigeants précédents, de droite ou de gauche, les ont trompés.

Mais voila! Sous la pression et le chantage des créanciers – et donc d'acteurs non élus – Alexis Tsipras est contraint d'accepter les réformes grecques contre lesquelles le peuple s'est prononcé le dimanche 5 juillet 2015 moyennant quelques aménagements mineurs. C'est l'illustration que l''industrie financière est prête à n'importe quoi pour autant qu'elle réalise toujours plus de profit, et c'est l'illustration que l'Union Européenne n'est prête à faire que de très légers efforts pour que la Grèce ne se tourne pas vers la Russie au risque de déclencher une nouvelle guerre froide.
Et Angela Merkel trouve que les efforts demandés aux Grecs sont insuffisants ! Dois-je lui rappeler que pendant l'entre-deux-guerre, les alliés contraignirent les allemands à toujours plus d'austérité, ce qui favorisa la montée en puissance du nazisme. Les allemands ont été incapables d'honorer leurs obligations et de rembourser les montants pharaoniques prévus dans le Traité de Versailles, ce qui tente à démontrer que l'austérité est contre-productive.


Dois-je encore rappeler à Madame Merkel qu' au terme du second conflit mondial les alliés ne firent pas la même erreur. Selon l'Accord de Londres, les créanciers acceptaient d'effacer purement et simplement la moitié de la dette allemande d'avant et d'après-guerre. Cela a permis à l'Allemagne de renouer avec la croissance plus rapidement que le continent. Alors pourquoi les créanciers ne pourraient-ils faire de même aujourd'hui avec la Grèce et d'autres pays lourdement endettés? A mon humble avis, les dettes souveraines trouvent essentiellement leur origine dans


1. La rupture des Accords de Bretton Woods suite à un désaccord entre les États-Unis et l'Allemagne et leur remplacement par les Accords de la Jamaïque.


2. La spéculation des états sur une croissance infinie, ce qui se traduit encore aujourd'hui par des emprunts inconsidérés.


A ce pocker menteur, l'industrie financière gagne à tous les coups et les joueurs sont contraints de rester à la table de jeu: Elle réinvestit les intérêts usuraires dans des opérations spéculatives non taxées, capitalise ses bénéfices et mutualise ses pertes, comme ce fut le cas au moment des subprimes en 2008.


Ces accords sont purement économiques et n'ont rien de sociaux. Ils sont signés dans le plus grand secret par des acteurs non élus – car les membres du FMI, de l'OMC ou de la BM ne sont pas élus par les peuples – . Ils plongent les populations dans une austérité structurelle aussi sûrement que se creuse la roche la plus dure au contact répété d'une simple goutte d'eau.


1 Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les Accords de Breton Woods mettent en place un système monétaire international afin de favoriser le redressement économique des états. On y créa la Banque Mondiale (BM) et le Fonds Monétaire International (FMI). Suite à de nombreux désaccords, l'organisation Mondiale du Commerce (OMC) ne verra le jour qu'en 1995. Selon les accords de Bretton Woods, les réserves d'or continuent à garantir la confiance dans les monnaies émises en billets mais le dollar américain va jouer le même rôle.


2 Les Accords de la Jamaïque remplacent les accords de Bretton Woods rendus caduques et légalisent le système de changes flottants au détriment de l'étalon-or. Ils prévoient également que les banques ne peuvent plus prêter aux États, lesquels doivent désormais se tourner vers le secteur privé nettement plus vorace puisqu'il exige des intérêts, ce qui n'est pas le cas lors d'un prêt émanant de la Banque Nationale.
 

Au fil des années, ces accords économiques et les promesses répétées en boucle du retour à la croissance ont favorisé l'émergence d'un autre type de monnaie, la monnaie ex nihilo, produite 'à partir de rien'. Aujourd'hui, la masse monétaire est composée pour 93% de cette monnaie qui
n'existe que sous forme d'unité de compte. Maurice Allais, Prix Nobel d’économie, déclara d'ailleurs que «dans son essence, la création de monnaie ex nihilo actuelle par le système bancaire est identique, je n'hésite pas à le dire pour bien faire comprendre ce qui est réellement en cause, à la création de monnaie par les faux monnayeurs, si justement condamnés par la loi. Concrètement, elle aboutit aux mêmes résultats. La différence est que ceux qui en profitent sont différents et autorisés à le faire ».


Cette monnaie virtuelle est faite exclusivement à l'occasion d'un prêt, qu'il soit fait par l'état ou par un citoyen de l'Union. Grâce à ce mécanisme, l'industrie financière réalise des profits honteux, est en mesure de mettre les états à genoux et d'imposer aux peuples une austérité récurrente. Pour s'en convaincre il suffit de s'informer sur la finalité des Accords Transatlantiques(1).


Nombreux sont les états qui, comme la Grèce, doivent rembourser des sommes non légitimées par les peuples, car l'Union Européenne est avant tout une union économique, une union où seul le PIB compte.. Il est grand temps de créer l'Union Européenne Sociale, selon la trilogie qui
 

1. favorise un modèle de gouvernance réellement démocratique,
2. développe un modèle de croissance réellement socio-économique,
3. offre un modèle de reconnaissance réellement humaniste.


A défaut, les peuples sont prêts à reconquérir leur liberté en tournant le dos à toute promesse sécuritaire. L'actualité illustre à souhait la citation de Guerry Spence: "Marchander sa liberté contre de la sécurité, c'est un pacte diabolique. Une fois la transaction signée, on n'a plus ni liberté, ni
sécurité.". Dans un avenir très proche, d'autres Pasquale Paoli pourraient tenir en échec toutes les initiatives qui ne seraient pas avalisées par les populations toutes entières.


Monsieur Juncker, Monsieur le Président de la Commission Européenne, je vous prie d'agréer mes salutations.

 


Paul THUNISSEN


(1) Négocié en secret entre l'UE et les États-Unis, ce projet permettra aux multinationales d’attaquer en justice tout Étatqui ne se plierait pas aux normes du néo-libéralisme

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Monsieur Juncker m'a répondu. Malheureusement, je n'ai pas encore pu remettre la main sur sa réponse.